Recherche cerveaux désespérément

         Mars 2008                Nº733                         Neurologie


 

 


Au CHU de la Pitié-Salpêtrière, des freezers conservent des cerveaux humains à des fins d'étude sur diverses maladies.



Le lieu est gardé comme un coffre-fort, avec un code d'entrée, des portes, des clés pour y accéder. On finit par pénétrer dans une large salle carrelée dans laquelle ronronnent neuf énormes congélateurs. On ouvre la porte d'un freezer. A l'intérieur, de grands Tupperware bien rangés. Et dans chacun d'eux, un trésor, une pièce unique et précieuse : un cerveau humain. Bienvenue dans la première banque de cerveaux à la française, installée au coeur du CHU de la Pitié-Salpêtrière. 130 cerveaux sont déjà ainsi conservés à -80 °C. Autant de dons inestimables faits par des patients décédés, victimes pour laplupart de maladies neurodégénératives. Ces pièces sont mises à la disposition de la recherche médicale, avec l'espoir d'élucider les processus biologiques des maladies d'Alzheimer ou de Parkinson et de découvrir de nouveaux traitements.


Le professeur Charles Duyckaerts, du Laboratoire de neuropathologie Raymond-Escourolle de la Pitié-Salpêtrière, coordinateur du projet et guide de notre visite, s'excuse un peu : «Le terme de «banque» de cerveaux est sans doute malheureux, car il est associé au monde la finance. Or, ici, nous ne sommes qu'une plate-forme de rétrocession. Nous récoltons les échantillons et les attribuons à des projets de recherche, sans aucune rétribution.» Les Etats-Unis, le Royaume-Uni, l'Allemagne, les Pays-Bas se sont déjà dotés depuis une dizaine d'années de telles collections, financées tantôt par l'Etat, tantôt par les associations de malades. En France, diverses banques spécialisées ont aussi vu le jour. «En 2001, les associations France Parkinson et France Alzheimer ont décidé d'unir leurs efforts pour créer une banque de tissus, rappelle le Pr Duyckaerts. L'Arsep (Association de recherche sur la sclérose en plaques) s'est jointe à eux Finalement, en juillet 2007, est né le GIE Neuroceb qui a pris ses quartiers ici.» Ce GIE est ouvert à tous. Aux chercheurs qui travaillent sur les maladies d'Alzheimer et de Parkinson surtout, mais aussi sur d'autres pathologies comme la sclérose en plaques, la chorée de Huntington, les ataxies cérébelleuses…

 

Deux ordinateurs surveillent en permanence la bonne marche des congélateurs. A la moindre variation de température, l'alarme se déclenche, et un technicien accourt pour intervenir sur la panne, voire transférer les cerveaux dans un congélateur de secours. 130 cerveaux c'est peu pour toute la recherche qui a en a grand besoin. Alors, ici, on en prend le plus grand soin. Car même si l'imagerie médicale a permis de faire des progrès époustouflants en neurosciences ces dernières années, elle ne remplacera jamais l'analyse des tissus post mortem. Le professeur enfile des gants et ouvre un conteneur. Les cerveaux sont débités en tranches suivant les différentes structures du cortex. «Grâce à l'étude de tissus humains, on a isolé la protéine du coeur des plaques senties, typiques d'Alzheimer, et identifié les différentes formes d'une autre protéine (tau) accumulée durant la maladie. On a aussi découvert la protéine alphasynucléine dans les corps de Lewy de la maladie de Parkinson, etc.» Les tranches de cerveau sont conservées dans des sachets de congélation anonymes et numérotés. Chaque numéro renvoie au dossier du malade. Le professeur désigne un échantillon : «On gratte la surface gelée pour ne décoller que quelques paillettes qui partiront à l'étude. Très peu de matériau est prélevé à chaque fois. Un cerveau doit pouvoir servir pendant dix ans.»


Pour obtenir l'autorisation d'étudier ce précieux tissu humain, tout chercheur doit présenter un dossier de candidature qui est examiné par un comité d'attribution. Pas question de gaspiller cette ressource, le cerveau humain est devenu une denrée rare. Avant 1994, le médecinchercheur pouvait faire tout prélèvement dont il avait besoin sur le corps d'un patient après sa mort, sauf si celui-ci avait signifié son refus d'une manière ou d'une autre. Autrement dit, le principe de présomption du consentement de la personne majeure était appliqué. Les lois de bioéthique du 29 juillet 1994 ont inversé le processus. Désormais, pour effectuer un prélèvement de tissu humain post mortem à des fins scientifiques, le médecin doit disposer du consentement écrit de la personne ou du témoignage de la famille. Aujourd'hui, pour faire don de son cerveau à la recherche, il faut donc le faire de son vivant et, surtout, (quel paradoxe !) ne pas faire «don de son corps à la science». Nous refermons les boîtes en plastique, les freezers, les multiples portes de sécurité et passons dans la salle de logistique. Aux commandes, une femme assure seule la coordination des prélèvements, depuis la prise de consentement jusqu'à l'autopsie et au stockage. Marie-Claire Artaud, femme-orchestre dynamique et chaleureuse, ne coupe jamais son portable entre 9 h et 21 h, 7 jours sur 7. «Pour qu'il soit utilisable, un cerveau doit être récupéré et congelé dans les 48 heures après le décès. Sinon, les enzymes de dégradation provoquent la destruction des cellules. Treize sites en France, pourvus d'anatomo-pathologistes, sont sur le pied de guerre pour prélever les cerveaux dès que possible. Encore faut-il que la personne décédée y soit transportée en temps et en heure. Car au-delà de 24 heures, la loi impose que le corps soit mis en bière, pour des raisons de sécurité sanitaire.» Alors Marie-Claire Artaud veille à ce que tout soit prêt. Le consentement du patient, la carte de donneur, les deux formulaires remplis par le médecin qui a constaté le décès. Parfois cependant, même lorsque tout est en ordre, le cerveau échappe aux chercheurs. «Si la personne décède dans un accident de la route par exemple, explique Marie-Claire Artaud, le don d'organes à des fins de greffe est évidemment prioritaire.» Ce n'est pas tout. Une mort suspecte, violente, un suicide ou un décès sur la voie publique et le cerveau prend une troisième voie, médico-légale cette fois.

 

A ce jour, 550 consentements ont été recueillis par le GIE. Un bel élan de générosité de la population, relativement inattendu. «Le don du cerveau n'est pas un don d'organe comme un autre, souligne Marie-Claire Artaud. Sa valeur est importante. C'est le siège de ce qui faisait la personnalité du défunt, de «l'âme». Lorsque nous avons commencé la collecte, on nous a prédit les pires difficultés par rapport au public. Eh bien, pas du tout ! Les malades et leurs proches sont très volontaires et prêts à nous aider. Je reçois dix consentements par semaine !» (1) Les difficultés existent pourtant, mais elles sont financières. Le GIE Neuroceb vit grâce aux dons des associations et à des subventions exceptionnelles (300 000 euros accordés par la Fondation de recherche sur le cerveau sur un projet du Rotary Club l'an dernier, des fonds de rinserm et de l'université). Mais demain ? Comment prendre en charge le transport du corps, les frais de prélèvement, de congélation et de maintien de la structure à long terme, sans autres sources d'argent ? «Nous ne monnaierons jamais les cerveaux, mais nous voudrions essayer de faire participer les chercheurs, au moins pour le transport des échantillons.» La viabilité viendra de nouvelles subventions. «Pour cela, il faut démontrer notre utilité. La seule chose que nous exigeons des chercheurs qui utilisent nos prélèvements, c'est d'être cités dans leurs publications. D'ici à quelques années, nous espérons ainsi pouvoir être reconnus et recevoir des fonds.»


A quelques bâtiments de là, dans le Laboratoire de neuropathologie Raymond-Escourolle, les chercheurs se félicitent de l'initiative. «La banque de cerveaux ne résoudra pas tout, mais elle va nous faciliter la vie, assure Danielle Seilhan, anatomo-pathologiste qui étudie la sclérose en plaques. Cela va lever l'inhibition des médecins qui rechignent à demander aux familles d'un patient décédé l'autorisation d'un prélèvement scientifique. Là, les patients sont moteurs et déjà d'accord.»
Danielle Seilhan soulève néanmoins un autre problème de taille : «Pour mener certaines études, nous avons besoin de témoins, de cerveaux sains, que l'on puisse comparer aux cerveaux malades et là... c'est pire que tout.» Sur les 130 cerveaux stockés, seuls 3 proviennent de non malades. «Il en faudrait au moins 50%. Mais il est difficile de demander à des personnes en bonne santé de penser à leur mort et à ce qu'elles veulent que l'on fasse de leur corps.» Le téléphone l'interrompt. Un jeune garçon vient de décéder en Touraine et on suspecte une maladie de Creutzfeldt-Jakob. Il n'y a personne pour pratiquer une autopsie sur place et la famille demande que l'on détermine les causes de la mort. Danielle Seihlan raccroche. Comme souvent, elle va devoir aller chercher le cerveau pour faire le diagnostic. Gardera-t-elle ce précieux organe pour la recherche ? Seulement si la famille y consent.

 

1)-Pour toute demande de formulaire ou renseignement : GIE NeuroCEB Mme Marie-Claire Artaud, plate-forme de ressources biologiques, bât. Roger Baillet, hôpital de la Pitié-Salpêtrière, 47, bd de l'Hôpital, 75651 Paris cedex 13. Tél. : 01.42.17.74.19.

 

Eléna Sender
Sciences et Avenir